Principe et nourriture

Posted on 18 octobre 2015 par

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Où l’on voit que pour se nourrir, il faut s’assoir sur ses principes. Les médias c’est aussi comme ça.

Extrait de la chronique de Jean-Claude Guillebaud, dans le TéléObs du 17 septembre 2015, page 49 : "Une implacable tartufferie"

« Elle consiste, pour les médias, à faire commerce de ce que, par ailleurs, ils condamnent.

Celle qui les conduit à collaborer mécaniquement aux dérapages dont ils dénonceront d’un même mouvement l’indignité. Celle qui les incite à devenir les instruments d’un exhibitionnisme ou d’un racolage, dont rhétoriquement ils s’indignent.

Le meilleur exemple de cette schizophrénie remonte à la fin des années 1990, et les plus anciens s’en souviennent. C’est le 9 septembre 1998, en effet, que le procureur américain Kenneth Starr publia son poisseux rapport sur les jeux sexuels entre le président Bill Clinton et la jeune stagiaire Monica Lewinsky. A l’époque, chez nous, tous les médias avaient dénoncé ce lynchage puritain à l’américaine et la dégoûtante bassesse dudit rapport. On refusait, en somme, ce « modèle». Tous les spécialistes ou éditorialistes s’accordaient pour expliquer que cet étalage mondial d’une vie privée confinait à l’infamie. Quelle horreur!

Dans le même temps, cependant, chaque média fit assaut d’ingéniosité, de rapidité, d’astuce pour diffuser au plus vite, et le plus complètement possible, les détails les plus graveleux dudit rapport. Odieux et puritain, le rapport Starr n’en devenait pas moins un fantastique objet de désir médiatique, un scoop incontournable, une info décisive et, bien entendu, une marchandise. Sauf exceptions marginales dans la presse écrite, chacun céda à ce double langage, même « le Monde », qui prit tout le monde de vitesse et publia l’intégralité du rapport. Message envoyé: voyez comme c’est dégoûtant, mais achetez et lisez quand même la marchandise ci-jointe… »